Interview : Les mille et une vies de la Petite Fille Moche
Les bonnes idées ont la vie dure. On vous parlait déjà en 2006 du comédien Julien Daillère (si si, rappelez-vous, dans LAST Mag 17) et de son spectacle sur le monde douloureux et acidulé de l’enfance : Les Contes de la Petite Fille moche.
Loin de s’être arrêté en chemin, Julien a fait vivre ses personnages sur un petit paquet de scènes, est passé par le Festival off d’Avignon et continue à animer sa galerie de portraits à travers un site. Est-ce trop pour un seul homme ? Pour en savoir plus, nous sommes allés à la rencontre d’un acteur doué, actif, et, ma foi, plutôt sympathique.

Tu as commencé dans ce métier par la comédie. L’écriture, c’est venu comment ?
L’écriture c’est venu en apprenant à écrire ! Petit, j’écrivais mes petites histoires. Et je n’ai jamais lâché ça. Depuis, ça me fait plaisir d’alterner et de jouer dans des pièces écrites par quelqu’un d’autre, me contenter d’écrire, ou encore d’être auteur et comédien comme sur Les contes de la Petite Fille Moche.
Et quand as-tu eu l’idée de parler des enfants et de leurs complexes ?
Cela remonte à un vieux souvenir, quand j’étais pré-ado. Je marchais dans la rue avec mes parents et sur le trottoir d’en face, il y avant une petite fille qui regardait les gens passer. J’ai croisé le regard de cette fille et à ce moment là, elle a baissé les yeux. J’ai l’impression qu’elle se disait « ah oui, toi aussi tu me trouves moche ». Si cela se trouve c’était pas du tout son histoire, mais j’ai trouvé ça horrible et très triste. Ca m’a ému et ça m’est longtemps resté en tête, jusqu’au jour où j’ai écrit le premier monologue sur la vie de cette petite fille.
Ces personnages font-ils écho à des complexes que toi ou tes amis ont pu vivre étant enfant ?
Qu’il s’agisse de son histoire personnelle ou de choses que l’on vu autour de soi, on travaille toujours avec son vécu. Forcément. C’est à partir de cela que j’essaye de comprendre les hésitations d’une petite fille noire adoptée qui essaye de se positionner entre les noirs et les blancs, ou une petite fille moche qui doit se construire en pensant qu’elle est vilaine. Mais finalement, on s’en fout de ce qui vient ou ne vient pas de moi. C’est qui importe c’est que j’arrive à le faire ressortir de manière juste. En l’occurrence, l’angoisse, les sentiments intimes que nourrissent les enfants.
A quel moment est donc née la pièce en tant quelle ?
En fait, au départ, c’était un projet d’édition. J’ai commencé en écrivant une nouvelle intitulée « Je suis une petite moche ». Le texte a été édité dans le magazine littéraire, La Revue rue Saint-Ambroise. On m’a ensuite encouragé à en écrire d’autres. C’est à peu près à ce moment là que j’ai rencontré le psychologue Rémy Cortési qui m’a aidé dans l’écriture et la mise en scène. Il n’est pas metteur en scène mais il m’a aidé à porter cette prise de parole là. Après, nous avons travaillé avec Patricia Koseleff qui a repris la mise en scène en 2008.

En tant qu’acteur, tu avais participé à plusieurs courts métrages et pièces de théâtre. Avec « La Petite Fille Moche », tu es passé au spectacle “seul en scène”. Tu étais lassé des expériences collectives ?
Non. C’est par ce que j’avais écris ces monologues, dont je lisais régulièrement des extraits à des amis. Et à force, je me suis dit : “Pourquoi ne pas le jouer ?” Là dessus, j’ai monté une compagnie de théâtre. La compagnie n’avait pas d’argent. Et c’est plus facile de se motiver de soi-même à jouer gratuitement que de motiver toute une équipe à jouer gratuitement dans l’idée que, peut-être un jour ça va marcher. J’arrivais à trouver de l’énergie pour jouer mais je ne me sentais pas l’énergie de motiver d’autres personnes à s’impliquer à ce point avec moi sur le projet.
Cela fait maintenant trois ans que tu joues la pièce. Tu ne commences pas à te lasser ?
Ah non, non non ! Déjà par ce qu’entre 2006 et 2008, le spectacle a évolué. Et puis, il y a quand même sept personnages. A chaque représentation, il y en a qui avance un petit peu ou il y en a un qui se met un petit peu à la traîne. Les personnages ne viennent pas pareils à chaque fois et on essaye des choses. Au fur et à mesure, j’apprends à les faire vivre en dehors du texte. Enfin, la réaction du public, un rire, un silence à un certain endroit, ça fait redécouvrir des choses sur les personnages. Les réflexions des enfants à voix haute, font aussi exister les personnages autrement.

Justement, j’ai l’impression que la version 2006 semblait plus destinée à un public adulte. La version actuelle paraît plus adaptée à un public jeune. Pourquoi ce parti pris ?
Ce sont surtout des ambiances de salles différentes qui peuvent donner cette impression. Il y a quelques temps, je jouait la pièce qui avait alors été estampillé jeune public à Beziers. A la fin de la représentation, une journaliste est venue me voir et m’a dit qu’elle avait été très choquée car elle trouvait que c’était très violent et que ce n’était vraiment pas un spectacle pour les enfants. Mais pour moi, Les contes de la petite fille est un spectacle qui parle à tout le monde. D’ailleurs quand on parle avec les enfants, ils ne disent pas que c’est violent! Les adultes ont tendance à vouloir préserver les enfants de la violence, mais ce n’est pas la réalité que vivent les jeunes. L’enfance, ce n’est pas tout rose.
Tu as reçu pour ce projet une récompense, la bourse Envie d’Agir, en début d’année. Qu’est-ce que c’est ?
Envie d’Agir est un programme du ministère de la Jeunesse et des Sports. J’ai d’abord fait une demande fin 2007 au niveau départemental (Val du Marne). J’ai présenté Les Contes de la petite fille moche. Le but était d’obtenir une aide pour repenser les décors de la pièce. J’ai ainsi pu récréer le spectacle dès le début de l’année 2008. Un an après, un jury national choisit certains projets départementaux pour leur permettre de participer au programme Envie d’Agir national. Je suis donc passé devant le jury en octobre 2008 et en janvier 2009, je suis devenu le 3e lauréat dans la « section première création culturelle spectacle vivant ». J’ai obtenu une bourse de 4000 €.
Ils t’ont expliqué pourquoi ils avaient décidé de récompenser ta pièce ?
Ils ne motivent pas tellement leur décision. Après avoir discuté avec certaines personnes travaillant sur le programme, j’ai quand même compris qu’ils avaient particulièrement apprécié ma volonté de prendre en compte la parole de l’enfant, de lui donner une place et de travailler là-dessus.
Martin Hirsch était présent à la cérémonie. Il est sympa en vrai ?
L’échange a été assez bref mais j’ai bien aimé son discours dans lequel il insistait sur le fait qu’Envie d’Agir n’était qu’un tremplin. Il expliquait qu’il était important de ne pas s’engluer dans un système où les jeunes iraient éternellement d’une aide à une autre. Ca correspond vraiment à l’idée que je me fais de ce genre de programme. C’est important que les personnes à l’origine de ces opérations ne soient pas dans l’idée de créer une dépendance chez les gens qu’ils aident. Le but qu’ils poursuivent doit être qu’on leur dise: « Merci de m’avoir aidé, maintenant, je n’ai plus besoin de vous » ! Je trouve que c’est l’état d’esprit à avoir, en tout cas.

Tu déclines ton projet sous diverses formes (BD, séries d’animation…). Tu n’as pas peur d’épuiser ton sujet ou de t’enfermer dedans ?
Si j’ai décidé de décliner le projet, c’est par ce que j’adore ces personnages. J’ai envie de faire partager leurs histoires au théâtre, en bande dessinée, dans une fiction radiophonique, dans une série animée, dans un livre etc… Chacun de ces domaines transforme l’histoire. Et je n’ai absolument pas peur de m’enfermer dans ce sujet. C’est parfois une problématique de comédien que cette question de l’enfermement dans un rôle, dans un emploi. Moi, je me dis que si j’ai le choix entre ne pas jouer du tout ou jouer en étant enfermer dans un type de rôle ou une thématique qui me plaît, mais allons-y ! C’est vrai que les prochaines créations sur lesquelles je travaille, que ce soit Je ne suis pas ta chose que ce soit Laisse donc partir de toi les petits enfants ou que ce soit encore Les secrets du gros homme gras, traitent de la question des liens familiaux. Mais c’est une thématique qui m’intéresse profondément et qui est hyper vaste. Plus qu’un enfermement , je dirai que c’est un élan vers une direction.
Dès 2004, tu t’es mis à l’autopromotion sur Internet. Etait-ce indispensable selon toi ? Tu y vois des risques, des limites ?
Défendre son travail c’est essentiel. Surtout quand il n’y personne d’autre pour le faire. Quand j’ai commencé Les Contes de la petite fille moche, il y avait personne d’autre pour défendre ce spectacle. J’étais bien obligé de prendre mon téléphone, d’appeler les journalistes. M’est vrai que c’est difficile de vendre quelque chose qui relève de l’ordre de la création quand on est soi-même le créateur. Mais c’est formateur, ça nous oblige à nous questionner sur la manière dont on voit et pense sa propre création. Et pourquoi je suis passé par Internet ? Tout simplement par ce qu’Internet c’est gratuit ou quasi gratuit. Il suffit d’avoir une connexion. Après il y a toujours une limite : comment on communique sur du théâtre avec Internet ? Est-ce qu’on montre des extraits filmés ? Est-ce qu’on partage le texte ?
Tu peux nous parler des tes projets à venir ?
Il y a Je ne suis pas ta chose qui est dans la continuité de La petite fille moche et qui traite de la famille à travers les liens de chosification. Différents tableaux permettent de se focaliser sur les relations entre la mère et la fille, le mari et la femme ainsi que celle de la grand-mère avec le père. La pièce est en cours d’écriture, elle devrait être créée au théâtre Daniel Sorano à Vincennes fin 2010, début 2011. Il y a une autre pièce, Laisse donc partir de toi les petits enfants. Là aussi le projet est en cours d’écriture. C’est l’histoire d’un fils qui revient chez ses parents pour la énième fois … pour leur dire qu’il ne reviendra plus !
Très bien. Et au fait, ta première expérience d’acteur, c’était quand ?
C’était en CM1, pour la fête de l’école. C’était une comédie musicale qui s’appelait Mayflower (rires)
Propos recueillis par Lucile PESCADERE
Photos : Aurélie Champ
Plus d’infos :
www.lapetitefillemoche.com
http://www.julien-daillere.com
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