
Mort en 2006 dans un club crasseux de Detroit, le rappeur Proof aura eu une carrière posthume aussi incertaine que sa carrière in vivo. Entre les problèmes de droits et des crevards du ghetto qui jouent les mesquins, son ultime disque Time A Tell (album enregistré en 24 heures !) n’a toujours pas vu la lumière du jour. Tout au plus peut-on espérer que le retour récent sur le devant de la scène de son pote Eminem débloque un peu la situation. En attendant, vous pouvez écouter la mixtape bourrée d’inédits Mayor of Detroit qui rappelle que Proof était plus qu’un backeur et figurant de luxe dans les clips d’Eminem mais bien un artiste à part entière, aussi prompt à l’introspection douloureuse (Behind The Music, Long Road) qu’à l’improvisation miraculeuse (Priceless Freestyle). A défaut de réhabilitation posthume, c’est sans conteste une pas dans la bonne direction.
Voir aussi : “Enfant du Rap : Proof, mauvais rôle” (Last-Mag 14)

Ce qui est bien avec Elise Belmont, c’est qu’elle a la plume à la fois précise et curieuse. Loin de tout nombrilisme, elle nous raconte la vie d’un épouvantail raté, entremêle tranches de vie et esquisses de dessin, se rêve en muse de Georges Brassens, Alain Souchon et autres illustres chanteurs ou dresse un vibrant hommage à la paresse. Pour ne rien gâcher, son interprétation impeccable donne encore plus de corps aux images qu’elle fait défiler dans nos oreilles. Alors comme on aimait beaucoup son EP « C’est con le bonheur », ses concerts et ses textes, nous sommes allés lui poser quelques questions, aussi bien sur sa musique que sur les vicissitudes d’une carrière de chanteuse.
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En 2005, Prodigy de Mobb Deep était un rappeur vieillissant, vague souvenir des années 90 qui se fourvoyait et vendait son âme à 50 cent pour quelques minutes de gloire supplémentaires. En 2009, Prodigy est un rappeur culte, désincarné et désabusé dont les albums solos au charme morbide (”Return Of The Mac”, “HNIC Part II”) enthousiasment les fans, les critiques et les légions de téléchargeurs sur Internet.
Pour leur faire plaisir, Prodigy (qui purge actuellement une peine de prison de 3 ans et des poussières) a enregistré ce “Product Of The 80s” en compagnie des rappeurs Un Pacino et Big Twins. Un disque macabre avec une tête d’affiche (Prodigy, donc) en état de délabrement avancé qui rappe en pilote automatique sur des musiques de films d’épouvante.
Ca peut paraître peu engageant mais c’est tout ce parti pris qui donne son intérêt à l’album. Sans aucun espoir de rédemption (morale, artistique ou commerciale), Prodigy crache son venin avec une nonchalance affectée qui masque mal un profond amour de l’art et un sens de la rythmique impressionnant. Flottant sur les beats de Sid Roams (je ne sais pas trop qui ils sont mais ce n’est pas pas grave), il balance des textes faits de menaces, de banalités et de fulgurances géniales, tels une marée de noires pensées impossibles à endiguer. Ou comme il le dit lui-même : “Just like the gun keep clicking, niggas keep tripping, P keep spitting/ Just like the world keep spinning, the clock keep ticking, P keep spitting”.
Alors, Prodigy rappe peut-être avec la régularité d’une horloge cassée, mais comme on dit, “même une horloge cassée donne l’heure juste deux fois par jour”. Un très bon disque.
Yacine Badday
Prodigy feat Big Twins & Un Pacino – « Product of The 80’s » (Dirt Class Records)
Voir aussi : “Enfant du rap : Entre Mythe & Mort Vivant” (LAST Mag 22)

Lucile Gomez, c’est d’abord une découverte internet. Son blog est le genre d’endroit où l’on passe le matin avant de se mettre au boulot. C’est un peu comme le sucre qu’on met dans le café, ça met de bonne humeur. On y découvre les aventures BD de Mademoiselle, une nana sympa, un brin délurée et bourrée de tares, vous savez celles qu’on a l’habitude de prêter aux personnes de sexe féminin. Il y a peu, Lucile Gomez a décidé de coucher le concept sur papier. Ca donne Les fables de Belle Lurette. Jumelle de Mademoiselle, Belle Lurette nous fait passer de tout aussi agréables moments que sa web sister. Dommage, cependant, qu’elle ait pris la manie de parler en rimes : on y perd un peu en spontanéité.
Lucile Pescadère

J’ai détesté la vie de photographe d’Annie Leibovitz (Annie Leibovitz : A Photographer’s Life, 1990 – 2005). Je m’apprêtais à jeter le même sort à son compatriote Richard Avedon. Mais là où je pensais trouver des clichés archi travaillés et totalement dénués d’émotions, j’ai découvert des images chargées d’humanité qui transgressent les règles imposées par le genre.
Richard Avedon se découvre hors des frontières du classicisme photographique. Déjà, à ses débuts en tant que photographe de mode, il se joue des conventions et développe un style tout à fait personnel. Il abat les murs du studio pour embarquer ses modèles dans les rues et les bistrots d’un Paris canaille. Fini les poses statiques contre des colonnes doriques en stuc et les lumières artificielles, vive le mouvement et les robes Dior portées par des mannequins accoudés au comptoir. Et quand Avedon s’attaque au portrait, s’est la même logique qui s’empare de lui. Le photographe ne cherche pas à sublimer le personnage qu’il a devant lui. Il cherche l’être humain et s’engouffre dans les fissures qui le caractérisent.
Du coup, on peut se sentir un peu ébranlé. “Elles sont pas belles les dames”, dira même un enfant passant devant les portraits de Carson Mc Cullers et Dorothy Parker. Avedon, n’a effectivement pas pris les deux écrivains américains sous leur meilleur jour. Il a préféré montrer les stigmates d’une vie marquée par la dépression, l’angoisse et l’alcoolisme. Il a fait la même chose pour Marylin. Le résultat est bluffant. Un instant, on oublie la ravissante idiote. On voit la tristesse dans ses yeux. Jamais Marylin n’a été aussi touchante.
Pour arriver à tel résultat, l’artiste américain a un secret : la simplicité. Fond blanc, lumière neutre et mise en scène minimaliste sont les éléments qui caractérisent nombre de ses portraits de stars. C’est la même méthode qu’il utilise dans les années 80 pour son célèbre In the American West. 750 portraits d’hommes et de femmes appartenant à la working class des états de l’ouest. Ouvriers agricoles, serveuses, sans-abri, mineurs tous posent devant son appareil dévoilant le plus profond de leur être. Ces images débordent d’émotions. Il n’y a aucun doute, la photographie d’Avedon a une âme.
Lucile Pescadère
- Richard Avedon. Photographies 1946 – 2004. Jusqu’au 27 septembre au Jeu de Paume Paris.
- Annie Leibovitz, A photographer’s life, 1990 – 2005. Jusqu’au 14 septembre à la Maison européenne de la photographie Paris.

Un film qui part d’un événement banal pour aller à la rencontre de personnages légèrement déglingués et carrément attachants, voici à première vue le propos de Lake Tahoe, second long métrage du mexicain Fernando Eimbcke.
Juan, un ado plutôt réservé, heurte un poteau sur une route déserte à l’entrée d’une ville pas tellement plus vivante. A pied, il rejoint le centre-ville à la recherche d’une personne qui pourrait le dépanner. Très vite, il se rend compte que cela risque d’être long, très long… mais pas sans surprise.
Entre un vieux garagiste bedonnant et désoeuvré qui le prend pour un voleur, un mécanicien kungfuka qui préfère partager avec lui les secrets des moines Shaolin plutôt que de l’aider à réparer sa voiture et une jeune maman plus portée sur le rock’n’roll que sur le pouponnage, la quête de Juan prend des allures proche du rocambolesque. Puis, derrière les allers et venus du héros, se dessine peu à peu le cœur du film : la mort et le travail de deuil. Primé à Sundance, ce drame d’une grande sensibilité parvient à traiter d’un sujet grave sans sombrer dans le pathos et se permet même de basculer tendrement vers le comique.
Lucile Pescadère

A votre avis, quel point commun relie Barcelone à l’Ile de Ré, la côte ouest de l’Irlande au Port d’Anvers, Séoul à Alexandrie ?
Réponse selon Harry Gruyaert : leurs rivages. Depuis des années voire des dizaines d’années, le Belge de chez Magnum parcourt le monde pour ses projets photographiques et reportages. Jamais il ne l’a prémédité, mais c’est comme ça, à chaque fois ou presque, des images de bords de mer (et de fleuve aussi) figurent sur les négatifs.
Il a immortalisé un si grand nombre de ces paysages particuliers, ni vraiment terrestres ni vraiment aquatiques, qu’il a décidé de les réunir dans une exposition. Présenté au Bon Marché le mois dernier, cet ensemble de clichés est une véritable réjouissance. D’abord, parce que ces tirages sont tous sacrément réussis. Et puis, et c’est assez rare pour le signaler, il y a comme une droite, la ligne d’horizon en fait, qui relie les photos les unes aux autres, et présente toutes ces côtes comme des morceaux de poésie empruntés à la réalité.
Derrière ce travail pointe aussi une forte dimension morale. Si l’on regarde ces images de plus près, ce ne sont plus seulement des rivages que l’on découvre mais surtout les ravages environnementaux provoqués par la présence humaine et à ce sujet, les photos de Séoul sont édifiantes. Mais ce n’est peut-être qu’une interprétation de mon cerveau écologiquement dérangé.
Je m’arrête là. Vous pourrez découvrir vous-même ces photographies en vous procurant Rivages (Éditions Textuel).
Lucile Pescadère