Monomanie, névrose, obsession artistique ? Difficile de savoir de quel mal souffrait August Sander. Ce qui est sûr, c’est que sa persistance, donnez lui le nom que vous voulez, est à l’origine d’une œuvre photographique tout à fait incroyable. Depuis les années 1910 jusqu’aux derniers jours de sa vie en 1964, l’artiste a traqué ses contemporains dans le but de réaliser un inventaire des types humains et classes sociales de son époque. Le résultat de ce travail titanesque s’appelle Hommes du XXe siècle.

Une partie des centaines de tirages qui constituent cette somme est exposée jusqu’au 20 décembre à la Fondation Cartier-Bresson. Incroyable par son envergure, le projet l’est aussi par sa modernité. Car s’ils constituent le reflet d’une époque désormais lointaine, les clichés n’ont pas cet aspect statique et poussiéreux souvent attribué aux portraits début de siècle.
Les deux boxeurs, le pâtissier, les invalides de guerre, les révolutionnaires, le peintre, la secrétaire, les étudiants-ouvriers ou le marchand d’allumettes nous inspirent tous des sentiments puissants : on devine l’angoisse, la tristesse, la joie et on sourit beaucoup. Les aspects historiques s’allient avec succès à une forme d’expression artistique (prise de vue frontale, la restitution purement objective du sujet qui a marqué de nombreux photographes de la seconde moitié du XXe siècle.

August Sander « Voir, observer et penser »
jusqu’au 20 décembre à la Fondation Henri Cartier-Bresson, 2 impasse Lebouis 75014 Paris.
Lucile Pescadère

Comme le célèbre reporter Albert Londres qui portait la plume dans la plaie, Guy Tillim pointe l’objectif là où ça fait mal. Figure majeure de la photographie africaine contemporaine, ce natif de Johannesburg (Afrique du sud) s’est lancé dans un face à face sans concession avec ce continent qui l’a vu naître et grandir. “La terre où je suis né m’est devenue étrangère à mesure que je la découvrais. Le désir de photographier est moins lié à la volonté d’en poser le décor que de m’y situer moi-même”, déclare-t-il. Deux de ses séries, Jo’Burg et Avenue Patrice Lumumba, sont présentées à la Fondation Cartier-Bresson jusqu’au 19 avril.
Avec Jo’Burg, réalisé en 2004, Guy Tillim s’est glissé dans le quotidien des habitants des tours insalubres du centre de Johannesburg. A partir de 1991, date qui marque la fin de l’apartheid, la ville a connu une transformation radicale. Cette métamorphose s’est traduite par la détérioration progressive des ensembles d’habitations du centre-ville. Sans tomber dans le piège du misérabilisme, le photographe témoigne de la vie de ces hommes, femmes et enfants qui vivent dans des immeubles “devenus des microcosmes anarchiques autogérés par les locataires”. Au final, Guy Tillim présente des images d’une grande force et, malgré la dureté du sujet, d’une grande beauté. Les cadrages impeccables donnent tout leur poids à ces photos où l’on découvre un père et son fils qui semblent jouer à cache-cache dans le couloir d’un immeuble proche de la ruine. Il y a encore cette femme un seau à la main qui, pour aller nettoyer son domicile, est obligée de traverser des parties communes plus que crasseuses.
Avenue Patrice Lumumba ne montre pas une facette plus joyeuse de l’Afrique. En 2007, le photographe s’est lancé dans une “errance au fil des avenues de rêves”. Cette promenade sur tous les boulevards portant nom de l’ancien leader indépendantiste congolais des années 50 l’a conduit en République Démocratique du Congo, en Mozambique, au Bénin, au Ghana, à Madagascar et en Angola. A regarder les photos issues de ce voyage d’avenue Patrice Lumumba en avenue Patrice Lumumba, on se dit que les rêves ont été un peu déviés de leur trajectoire. Les Hôtels (Grande Hotel de Beria. Mozambique) laissés à l’abandon sont devenus des squats sordides. Seuls quelques détails (des hommes creusant un trou au milieu d’un parc transformé en friche, du linge séchant sur la rambarde d’une ancienne somptueuse terrasse, un petit vieux assis devant sa porte entre deux fenêtres aux carreaux cassées…) se font témoins d’une présence humaine. Les rues sont désolées et les administrations semblent bloquées dans années 60 (Typing pool, Town Hall, Likasi. RD Congo ; City Hall offices, Lubumbashi, DR Congo). Mais que sont devenus les rêves de Patrice Lumumba ? A défaut d’y répondre, Tillim force la réflexion avec des photos significatives et tournées vers la recherche de la réalité.
Lucile Pescadère